Devant le drame industriel que nous vivons depuis plus de vingt ans qui a vu disparaitre la moitié de nos usines sans les remplacer par d’autres centres de production, on pourrait croire que notre déclin est programmé par l’avancée de la mondialisation et les difficultés du Continent Européen à préparer l’avenir. Depuis des années j’écris et je dis qu’il n’y a rien d’inéluctable et qu’il suffit d’analyser les causes de notre « étrange défaite » pour mettre en place une politique collective de réindustrialisation du pays, c’est-à-dire une appropriation de la population dans son ensemble de la nécessité de conserver et de développer les instruments de transformation industrielle indispensables à l’avenir du pays et de tous ses territoires.
La première observation que chacun peut faire c’est que nous avons été un grand pays industriel avec des pionniers puis des réussites à la fois nationales et mondiales, nous sommes portés sur l’innovation, sur le risque, l’industrie internationale en a bénéficié. Nous avons eu des grands professionnels, compétents, des grandes familles de créateurs associés à des financiers de grand talent qui ont maillé le pays d’usines de toutes tailles et dans tous les domaines d’activité.
La deuxième observation c’est qu’il reste un tissu industriel national qui réussit aussi bien en France qu’à l’étranger et que, par conséquent, ce n’est pas notre pays qui est un handicap en lui-même, mais que son fonctionnement depuis une vingtaine d’années n’est plus créateur comme autrefois, les innovateurs existent, ils réussissent parfois, ils s’expatrient souvent, ils se plaignent, mais les plus volontaires se débrouillent et s’ils ont réussi à « passer l’obstacle « national, ils sont surs de réussir ailleurs ! Pourquoi donc les industriels français ont-ils le sentiment qu’ils portent une chappe de plomb sur les épaules en voulant vivre et travailler au pays ? En tous les cas, leur réussite démontre que c’est possible avec beaucoup d’obstination et de résilience, c’est encourageant pour ceux qui veulent espérer et qui agissent quotidiennement pour construire l’avenir.
Chacun peut avoir son opinion sur les raisons de nos difficultés, et le fait de faire des rapports avec une centaine de propositions n’avance guère , car il suffit de « piquer » une ou deux idées, de les médiatiser, et le tour est joué…donc rien ne bouge. Si je fais des articles, donne des conférences, passe à la radio ou à la télévision, ce n’est pas pour paraitre, je suis passé du Capitole à la Roche Tarpéienne, et cela m’a suffi, non, c’est pour faire comprendre et témoigner sur les possibilités de nous en sortir car je crois en la volonté des jeunes d’innover et de développer des activités de production.
Alors que nous avons su créer une industrie superbe, compétitive et prospère, des pans entiers du pays, dans le système éducatif, dans l’administration, parmi les élites parisiennes n’ont pas compris le fonctionnement du système productif.
Alors qu’au début du siècle dernier le fait d’être ingénieur et de travailler dans l’industrie était un objectif de vie enviable, à mesure que le temps passait l’objectif de se débarrasser des usines devenait de plus en plus attractif. Les jeunes brillants se voyaient dans les bureaux, les banques à la rigueur, mais avec le moins possible de contacts avec le terrain , l’enseignement technique était de plus en plus dénigré, l’apprentissage en usines limité, Paris devenait le centre du monde , déserté par les usines et résidence suprême des sièges sociaux pouvant ainsi s’éloigner définitivement des réalités industrielles jusqu’à ce que commentateurs et même industriels comme Serge Tchuruk, PDG d’Alcatel prédisent l’industrie sans usines . Ainsi au mépris des intellectuels pour la vie industrielle, aux soupçons des éducateurs à l’égard des chefs d’entreprises « capitalistes », aux méfiances des journalistes les hommes et les femmes politiques sont venus rajouter leur pierre pour effondrer l’édifice de l’industrie française.
Deux mesures ont été particulièrement nocives, en plus de beaucoup d’autres, à notre patrimoine industriel, celle des 35 Heures et celle du baccalauréat général pour 80% de la population.
La première initiative avait pour fondement le partage du travail, c’est-à-dire la lutte contre le chômage par une meilleure répartition entre les acteurs. C’était supposer que les individus étaient interchangeables, et que l’absence de l’un pouvait être compensé par la présence de l’autre avec des embauches à la clé. Cela n’a été vrai nulle part, mais a pu faire illusion dans le secteur administratif. La désorganisation industrielle occasionnée par les 35 heures a couté, en fait, des centaines de milliers d’emplois au pays, avec des fermetures et des compressions de postes dues aux pertes de compétitivité. Il y a dans l’industrie des compétences, des savoir-faire, qui sont assimilés sur des années, quatre ou cinq au minimum, et si l’intéressé est en RTT , on attend son retour pour reprendre le travail ! On ne compte pas les industries qui fonctionnent 4 jours et demi par semaine ou avec une semaine de quatre jours et la suivante de cinq. L’absence programmée du responsable technique de telle ou telle activité met souvent à l’arrêt ou pire au ralenti des dizaines de postes de travail . Les techniciens ne sont pas interchangeables, c’est très encourageant pour les humains, cela n’a cependant pas percolé chez les idéologues du partage du travail qui continuent à préconiser une société des loisirs. Les cadres spécialistes finissent par avoir des mois (des années !) de RTT non pris, on ne peut pas demander la même chose à beaucoup d’agents moins gradés mais tout aussi essentiels. On retrouve cette réalité dans un autre milieu, l’hôpital, dont on menace l’existence avec le même aveuglement.
La deuxième idée est mortifère, elle consiste à dire que tout individu peut accéder à la même connaissance « noble », celle des concepts, et que c’est la seule voie de la réussite et du respect social. Un enfant qui ne réussit pas dans ce cursus scolaire « normal » , considéré comme un imbécile, peut monter quelques échelons en allant dans l’ enseignement technique qui lui fera connaitre un futur de deuxième zone. Cette ambition de faire passer égalitairement tous les enfants dans le moule de l’enseignement général est d’une arrogance insupportable, mais surtout ne résiste pas à l’analyse et à l’observation des réalités. Le nombre de succès obtenus sans diplômes est énorme, et le nombre d’échecs orchestrés par des têtes d’œufs célébrées incommensurable. Cela n’a rien à voir, le succès scolaire est un marchepieds, mais ni une échelle ni une garantie, et dans l’industrie , seul le résultat compte, pas la carte de visite.
Ces deux mesures, prises lors de la même législature, en préparation psychologique depuis longtemps chez des idéologues , ont été dramatiques pour l’industrie française mais ont bien illustré la méconnaissance fondamentale des élites de l’industrie, la distance prise avec le terrain des usines des politiques et de leurs commentateurs, le poids de l’idéologie dans les décisions, le déni de réalité qui a ensuite connu une autre illustration dans la prise de poids de l’écologie politique, et ceci a coïncidé avec la disparition du concept de politique industrielle, la glorification de l’avenir des sociétés de services, l’absence de contrôle sur l’argent dépensé dans la formation permanente devenue en majorité une phase ludique dans la vie professionnelle.
Mais nous avions tous sous-estimé la signification de l’engouement pour l’idée d’une entreprise sans usine . L’industrie c’était l’affreux capital, le chef d’entreprise le patron cupide, mais cette idée de ne pas avoir d’usine c’était aussi que l’industrie était sale, que le produit industriel n’était pas « naturel », et donc dangereux , aussi bien le contenu que le contenant. On a longtemps cru qu’il fallait faire retraite et contrition, qu’il fallait éliminer ce qui était angoissant, polluant…mais ce qui était en marche c’était la théorie de la nécessité de la décroissance et la mise au pilori depuis le nucléaire à la viande de bœuf et maintenant à la naissance d’une descendance probablement condamnée à la fin de l’humanité. La pénitence volontaire et l’abandon de quelques produits chimiques qui attaquaient la couche d’ozone n’a eu aucune incidence sur la déferlante qui voulait éradiquer l’industrie française reléguée dans la province profonde puis laissée à l’abandon au profit d’une importation payée par la dette avec une inflation des emplois publics ou des emplois aidés payés aussi par l’endettement du pays . Ainsi l’industrie a perdu en vingt ans la moitié de sa production nationale et de ses emplois tandis que beaucoup d’industriels nationaux allaient bâtir leurs usines à l’étranger . L’idée propagée, d’ailleurs , était celle de cerveaux géniaux nationaux issus d’une recherche féconde qui allait conduire à créer des emplois « propres », idée reprise depuis avec les emplois verts, les emplois propres, l’énergie gratuite du vent et du soleil … La décroissance est ainsi devenue une croissance verte et propre faisant tout disparaitre, un mythe largement communiqué et intériorisé au point que nous voulons l’exporter à la terre entière pour « sauver la planète » . Parmi les contradictions sur lesquels on surfe, on peut noter l’aspiration « bobo » à abolir les fossiles (pétrole, gaz) tandis que les mêmes achètent pour leurs loisirs les SUV , gros véhicules consommateurs et les utilisent en ville. Drôles de missionnaires ! Un dernier péché avant l’apocalypse !
Retrouver pour notre pays le gout de l’industrie, c’est donc d’abord tourner le dos au déni de réalité et accepter l’existence d’un savoir-faire, d’une compétence, de la science , de la technique, c’est donc observer que notre vie quotidienne utilise à tous moments des produits industriels qui ont eu besoin d’usines de production, de transformation, organisées et dirigées par des professionnels ce qui en permet la diffusion. L’industrie n’est pas un gros mot, c’est ce qui permet à plus de 7 milliards d’individus de vivre, de se nourrir, de se déplacer, de se vêtir, de se loger. Le progrès scientifique, technique et industriel a permis de limiter les épidémies et d’augmenter l’espérance de vie, un phénomène des cinquante dernières années, et malgré l’augmentation de la population mondiale de faire baisser en nombre d’individus et non en proportion les personnes considérées comme souffrant de la faim.
L’industrie y a largement contribué dans tous les secteurs et c’est cette réalité qui était enseignée autrefois et qui ne l’est plus dans certains pays dont le notre . Etre industriel c’est participer au progrès de l’humanité, et non pas l’inverse contribuer à son malheur. Cela se réalise avec des gens compétents et attachés à la fois à leurs produits et à leurs entreprises. Le dénigrement, le soupçon, le mépris, le contrôle abusif, la bureaucratie punitive, le scalp des dirigeants que l’on veut s’offrir, tout cela n’a aucun sens, l’industrie est au service de la collectivité, quand elle disparait c’est le territoire tout entier qui en est appauvri, quand dans certains pays elle n’existe pas, c’est la misère qui persiste.
Quelles sont les compétences nécessaires à cette activité ? La première est la compréhension de la transition permanente d’un produit à l’autre, d’une production à l ’autre , une société en mutation entrainant et entrainée par des transformations. Quand on entend les politiques parler de « transition énergétique » ou de « transition écologique », ensuite de « transition numérique », on ne peut que rire, nous vivons depuis les débuts de l’humanité des transitions, mais aucune autorité mondiale ne les décide et ne peut les diriger, elle sont le propre de l’homme et se sont accélérées avec le progrès technique. C’est donc un abus de langage. Un bon industriel est celui qui a la vision des transformations de la société, qui commence par la généralisation des produits qu’il va vendre, puis leur évolution et qui va anticiper les moyens de les fabriquer. Il faut accompagner les progrès de la science et de la technique avec les modifications des désirs ou des besoins de la société ou des sociétés si l’on a l’ambition de franchir les frontières. Nous sommes passés graduellement du produit de masse « que tout le monde souhaite » au produit personnalisé, individualisé, adapté à l’usage souhaité, et ceci grâce à l’introduction du numérique, tout en conservant l’organisation et donc les prix des grandes séries . Cette aptitude à imaginer le futur et à le préparer en s’investissant personnellement dans le ou les produits c’est le charisme particulier des industriels qui n’a rien à voir avec la prestance, la voix, le discours, qui correspondent aux dons nécessaires pour faire une carrière au barreau ou en politique. De Marcel Dassault avec ses avions à Bernard Giberstein des collants DIM, de Pierre Dreyfus de Renault à Yves Rocher ou Pierre Fabre, on ne peut pas retenir les diplômes, ni le physique avantageux, mais la vision, la présence, le risque et la détermination. L’ensemble des salariés de l’entreprise sont alors persuadés que le « patron » va réussir et donc les faire réussir parce qu’il a , en lui, le produit et qu’il a l’aptitude de le faire vivre dans le temps , c’est-à-dire de ménager les transitions correspondant à l’évolution des sociétés.
Quand on a bien réfléchi sur les succès, on peut, à l’inverse, observer les échecs. On y trouvera toujours l’incompétence, l’arrogance, l’absence de gout du risque, le conformisme, l’aveuglement et le déni de réalité. Les succès académiques ne font pas les patrons industriels, ils créent souvent le contraire de ce qui est nécessaire lorsqu’ils véhiculent l’idée qu’ils ont sélectionné les « meilleurs », et que c’est cette image d’eux-mêmes qui les empêchent de voir et de réfléchir . J’aime bien ,à cet égard, reprendre le propos de Malraux, « on est ce que l’on fait « .
Pour le redressement industriel nécessaire de notre pays , c’est cette notion essentielle de « compétence » sur laquelle il faut insister. Le patron est un visionnaire qui « vit » son produit, il s’entoure d’hommes et de femmes compétents dont il harmonise le fonctionnement en minimisant les conflits de personnes (ou d’egos) en permettant et en encourageant la confrontation des idées car c’est en écoutant tout le monde, en ne négligeant aucun avis quel que soit le niveau de son émission à l’intérieur de l’entreprise que l’on peut rester compétitif techniquement et économiquement. L’industriel doit utiliser toutes les compétences et les faire jaillir, préparer la relève sur des années, regarder la transmission des savoir-faire, de l’expérience, recruter et former, et former encore. Jean Riboud qui a porté sur ses épaules le plus grand groupe de services pétroliers (à partir d’une société Alsacienne), Schlumberger, avait un livre de chevet, celui de ses ingénieurs et techniciens avec les alternatives de remplacement au cours des dix prochaines années. Aujourd’hui, dans ce domaine très technique, l’excellence est toujours Schlumberger et la plupart des dirigeants du secteur parapétrolier ont été des « Schlums ».
On voit qu’il y a deux aspects, celui des connaissances, qui est indispensable, avec deux méthodes d’apprentissage, académiques ou « sur le tas », et celui de la pratique, c’est-à-dire du fonctionnement réel qui nécessite un apprentissage et de la transmission. Il faut impérativement revenir sur notre modèle implicite du baccalauréat général qui « ouvre toutes les portes », et celui des sélections intellectuelles ou verbales, cela ne marche pas comme cela, l’industrie a besoin d’imagination et d’anticonformisme, de caractères et non de passivité. Il y a , hélas, des bureaucrates dans les entreprises industrielles, mais l’avenir est à les utiliser et non en faire des dirigeants. On ne peut sélectionner les techniciens, les ingénieurs, les managers nécessaires à la production que dans l’action. Le diplôme permet de recevoir un certificat d’aptitude, mais rien de plus, il va falloir démontrer sur le terrain si l’on peut ou non entrainer les équipes, les laisser s’exprimer et les diriger. C’est d’abord une question de caractère et la soumission académique demande souvent à « casser » les tempéraments fougueux dont l’entreprise industrielle a le plus grand besoin, l’industriel visionnaire doit les détecter parmi tous ceux qui travaillent avec lui en oubliant leur formation initiale. C’est en comprenant bien ce qu’est la compétence industrielle que l’on peut faire émerger de nouveau une industrie brillante, ce que les premiers investisseurs avaient compris en créant le « Crédit Lyonnais » qui a été avec son Président Henri Germain l’institution qui a drainé l’épargne populaire vers l’industrie mais pas toute l’industrie, celle qui pouvait réussir grâce au charisme intrinsèque de ses dirigeants et à la compétence de son personnel .
Administration et Banquiers doivent comprendre, comme c’est le cas dans les pays qui ont fait croitre leur industrie, que l’analyse intellectuelle d’un dossier industriel, l’analyse rationnelle des chiffres, du marché, a son importance , celle du tableau « Excel » , mais que l’essentiel c’est la patron et son équipe, et que, par conséquent, on peut échouer avec de bons chiffres et réussir avec des mauvais, le critère essentiel est celui de la compétence, ce que Henri Germain avait bien compris. Une industrie s’analyse d’abord en visitant les usines , pas en regardant des tableaux. Tant que nous n’aurons pas intériorisé cette notion essentielle, tant que des bureaucrates soumis auront le sentiment qu’ils peuvent juger une entreprise en recevant leurs dirigeants dans une salle de restaurant, nous n’arriverons pas ensemble à mettre l’argent où il faut et quand il faut.